Samedi 27 juin 2026 - BENNOUR - Annecy

Attribué à Giovanni Antonio da BRESCIA (actif à Mantoue et Milan circa 1475-1525)

Vierge à l’enfant avec donateur agenouillé agenouillé [Antonio Maria Pallavicini (1468-1516)], présenté par son saint patron Antoine le Grand (saint Antoine abbé) et sainte Catherine d’Alexandrie [sainte patronne de Catherine Fieschi, mère d’Antonio Maria Pallavicini]

Enluminure sur parchemin, tempera, aquarelle, encre et or liquide

28,6 x 19 cm

Estimation : 80 000 - 120 000 €

Attribuable à Giovanni Antonio da Brescia (actif à Mantoue et Milan circa 1475-1525), collaborateur de Giovanni Pietro Birago (enlumineur et graveur actif à Milan, Brescia et Venise 1471-1513), personnalité artistique désormais associée au Maître du Bréviaire Barozzi (actif dans le Veneto circa 1475 puis à Rome et Milan jusqu’au premier quart du XVIesiècle).

Feuillet collé en plein sur une plaque de cuivre. Verso non visible.

Armoiries perceptibles sur deux écus (cinq points de gueules équipollés à quatre d'argent, au chef d'or chargé d'une aigle de sable), surpeints à l’or liquide. Armoiries de la famille Pallavicini.

 

Ce lot est présenté conjointement avec Madame Ariane Adeline : livresanciensadeline@yahoo.fr 

 

Véritable découverte, cette œuvre est inédite. 

Peinte dans le style mantegnesque, sur parchemin, cette enluminure constitue un petit tableautin isolé. Sa taille fait penser à un petit tableau de dévotion privé ou encore une représentation du commanditaire peint à des fins diplomatiques. On ne peut exclure que ce portrait a pu être conçu comme enluminure frontispice dans un ouvrage manuscrit de grand format, mais il semble plus probable que ce soit un exemple, fort rare parmi les œuvres associées avec la Lombardie, de tableau autonome peint sur vélin. 

 

Des armoiries surpeintes

Cette miniature contient quelques indices. Elégant patricien vêtu d’une tunique à carreaux noir et or, le commanditaire est agenouillé à gauche, au pied de son saint patron, saint Antoine Abbé. Les initiales « ANT » et « MA », inscrites sur le socle du trône de la Vierge à l’enfant, suggèrent qu’il s’appelle « Antoine Marie » ou plus précisément dans un contexte italien, « Antonio Maria ». Regardons de plus près sur ce même socle : un écu sépare les initiales « ANT » et « MA », mais il a été recouvert d’une fine couche de peinture dorée. Un examen à l’infrarouge permet de distinguer le blason suivant : échiqueté (de gueules et d’argent), au chef où l’on perçoit une forme noire, type aigle. ILL 1 Ceci se voit même à l’œil nu à la bonne lumière. L’écu que porte un des putti dans la partie supérieure du trône, de part et d’autre du vase duquel se dégage des flammes, présente ce même repeint et on perçoit en biais les mêmes armoiries. Or les armoiries de la famille Pallavicini sont les suivantes : échiqueté de gueules et d’argent, au chef d’or chargé d’une aigle éployée de sable. A qui attribuer ces armoiries au sein de cette importante famille de Gênes mais aussi très liée à Milan ? Antonio Maria Pallavicino. 

Un autre élément important corrobore cette identification. Sur la droite du trône où siège la Vierge à l’enfant, se tient sainte Catherine d’Alexandrie, nimbée et que l’on reconnait aisément à sa roue et palme de martyre. Or la mère d’Antonio Maria Pallavicino est Caterina Fieschi, de la très importante famille patricienne Fieschi de Gênes. La sainte patronne de la mère d’Antonio Maria Pallavicino était Catherine d’Alexandrie, l’occasion pour le donateur de rappeler aussi ses liens avec sa famille maternelle et avec la cité de Gênes. On rappellera qu’en août 1502, sous l’égide de Charles Chaumont d’Amboise, Louis XII fit son entrée solennelle dans la ville de Gênes. 

 

Antonio Maria Pallavicino (1468-1516), un commanditaire lombard

Fils de Pallavicino Pallavicini (mort après 1485) et de Caterina Fieschi (morte en 1498), Antonio Maria Pallavicino ou Pallavicini (mort en 1518) était marquis de Busseto,[1] ILL 2 un important condottiere et diplomate au service du duché de Milan puis au service du roi de France. Il épouse en premières noces Ambrosina Marliani et compte parmi sa fratrie Galeazzo Pallavicino qui épouse Elisabetta Sforza et Maddalena Pallavicino qui épouse Francesco Bernardino Visconti, confirmant le lien des Pallavicini avec les grandes familles princières lombardes.

La lignée Pallavicino de Busseto fut l’une des branches les plus illustres de cette importante famille. En février 1495 Antonio Maria Pallavicino est le parrain du deuxième fils de Ludovico Sforza et son épouse Béatrice d’Este.[2] ILL 3 Antonio Maria Pallavicino représente Ludovico Sforza et le duché de Milan à de nombreuses reprises, notamment lors de voyages diplomatiques en France. Il fut condottiere dans les armées de Ludovico Sforza et l'un des capitaines des troupes milanaises qui en 1495 participèrent à la bataille du Taro contre Charles VIII, roi de France, lequel fut contraint de se retirer d’Italie. Cependant dès 1496, on le retrouve ambassadeur en France. En 1499, il fut envoyé par le duc de Milan pour défendre Tortona, menacée par les troupes de Louis XII. À l'arrivée de l'ennemi, Antoine Maria Pallavicino, peut-être effrayé par les menaces venues de la partie guelfe de la ville, abandonna la plaine aux mains des ennemis. Quelques jours plus tard, tandis que Ludovico Sforza fuyait précipitamment Milan, Pallavicini s'employa à corrompre les troupes laissées à la défense du château. Peu de temps après, les Français s'emparèrent du château, tandis que Pallavicini, avec les autres traîtres Trivulzio, Corti et Visconti, s'emparait des précieux biens du duc Ludovico Sforza. 

Le roi Louis XII, pour le récompenser des services rendus, le nomme chevalier de l’Ordre de Saint-Michel et l’investit en 1499 du considérable fief de Borgo San Donnino. En 1500, Antonio Maria Pallavicino fut chargé de la défense de Milan où il côtoie de près Charles II Chaumont d’Amboise, gouverneur de Milan. Devenu riche et puissant, il vécut à Milan dans une grande magnificence, invitant à plusieurs occasions le roi de France à des festins, côtoyant des artistes qu’il présenta à Charles d’Amboise. Est-ce dans ces années-là que Antonio Maria Pallavicino fit réaliser son portrait accompagné de ses saints patrons ? En 1509, il retourna combattre et, après la bataille d’Agnadel, fut envoyé gouverner Bergame, ville soumise aux Français. Proche de Charles Chaumont d’Amboise, mort en 1511 lors de la bataille de Correggio, Pallavicino sera l’un de ses exécuteurs testamentaires. En 1512, après le retrait des Français de Milan, il se retire en France. En 1513, à la suite de la bataille de Novare, Louis XII doit définitivement quitter le Milanais et Maximilien Sforza se rétablit à la tête du duché de Milan. Habile diplomate et stratège, Antonio Maria Pallavicino se réconcilie avec Maximilien Sforza.

Désormais entièrement au service de la couronne de France, Antoine Maria Pallavicino est envoyé comme ambassadeur en 1515 par le roi François Ier auprès du pape Léon X pour le convaincre de s’allier avec lui, afin de reconquérir la Lombardie. Malgré le refus du pape, François Ier revient en Italie. A la suite de la victoire de la bataille de Marignan, le roi de France entre de nouveau à Milan. Antonio Maria Pallavicino organise une grande fête en octobre 1515 en l’honneur de François Ier et c’est à cette époque que le monarque français rencontre Léonard de Vinci. 

 

Antonio Maria Pallavicini, accompagnateur de Léonard de Vinci en France en 1516

Antonio Maria Pallavicino est aussi connu comme accompagnateur de Léonard de Vinci en France en 1516 à la demande de Geoffroy Gouffier (1488-1525), seigneur de Bonnivet, amiral de France ILL 4 et qui lui écrit de Lyon le 14 mars 1516 : 
« […] Et aussi vous prie de sollicitez maître Lionard pour le faire venir par devers le Roy, car ledit seigneur l’actend à une grande devotion, et l’asseure hardyment qui sera le bienvenu tant du Roy que de madame sa mère »[3].
Le jeune François Ier souhaite former une cour brillante d’artistes. Après Léonard, il sollicite à Florence Fra Bartolomeo et Andrea del Sarto qui séjourna en France entre 1518 et 1519. Suivront Rosso Fiorentino, Primatice et Benvenuto Cellini. De nombreux italiens séjournent à la Cour de France, notamment Maximilien Sforza, présent à Amboise en août 1516 et proche d’Antonio Maria Pallavicino. 

En août 1516, Antonio Maria Pallavicino prend congé du pape Léon X auprès duquel il occupait la fonction d’ambassadeur de France à Rome (il sera remplacé par Guillaume Briçonnet, évêque de Lodève) et se prépare à accompagner Léonard de Vinci ILL 5, sa suite (Francesco Melzi et Salaì [Gian Giacomo Caprotti], ses archives et tableaux : 
« De son côté, Pallavicini, condottiere et diplomate chevronné, à qui l’on avait demandé d’amener le maître en France, commençait les préparatifs logistiques pour ce qui devait être sa plus importante et ultime mission »[4]

C’est lors de ce voyage à l’automne 1516, avant les frimas de l’hiver, que Léonard traverse les Alpes (si l’on admet ce chemin plutôt que par la voie maritime, il y a débat) et fait passer en France le tableau le plus célèbre du monde, la Gioconda (Paris, Musée du Louvre) et deux autres œuvres majeures Saint Jean-Baptiste (Paris, Musée du Louvre) et Sainte-Anne, la Vierge et l’Enfant (Paris, Musée du Louvre), jugés par le Cardinal d’Aragon « tous absolument parfaits ». A soixante-trois ans, Léonard est accueilli en France à Amboise (il arrive le 29 octobre 1516)[5] où il s’installera au Clos-Lucé pour travailler les trois dernières années de sa vie, en tant que « premier peintre et ingénieur et architecte du Roy, meschanicien d’Estat ». Le génie italien s’éteint à Amboise en 1519.[6] Ses restes furent transférés dans la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise. Le voyage transalpin périlleux fragilisa le condottiere fidèle au monarque français. Il ne profitera pas de ce refuge français bien longtemps : Antonio Maria Pallavicino meurt à Amboise, a priori de la peste, le 14 novembre 1516.[7] Son corps fut transporté hors d’Amboise dans le village de Saint-François.[8] Le condottiere diplomate ne reverra jamais l’Italie : une messe commémorative sera célébrée à Crémone dès décembre 1516.[9]
 

 

Un peintre-graveur lombard : Giovanni Antonio da Brescia (Zoan Andrea) alias Maître du Bréviaire Barozzi ?

Ce feuillet est peint dans l’esprit des œuvres sur parchemin attribuées au grand enlumineur Giovanni Pietro Birago, enlumineur et graveur au service de la cour des Sforza, actif à Brescia, Venise et Milan des années 1470 à vers 1513 (il peint en 1471 une série de livres de chœur pour le duomo de Brescia). Enlumineur attitré de Ludovico Sforza, il est l’artiste des célèbres Heures de Bona Sforza (Londres, British Library, Add. MS. 34294 ; Bonne de Savoie était la femme de Galeazzo Maria Sforza) et il appose vers 1493-1494 sa signature et enlumine une impression sur vélin de la biographie de Francesco Sforza (Commentarii rerum gestarum Francisci Sphortiae, Milan, Antonio Zarotto, 1490 [Varsovie, Biblioteca Naradowa, Inc F 1347).[1] ILL 6 Il peint également des Vies des rois de France d'Alberto Cattaneo de Piacenza pour Anne de Bretagne, vers 1497 (Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, MS 1096). Autre présence récurrente dans les enluminures et gravures attribuées à Giovanni Pietro Birago, les petits lapins qui peuplent les parterres, inclus aussi dans notre grande miniature dans le coin inférieur gauche.

On attribue aussi à Giovanni Pietro Birago une œuvre de graveur avec des similitudes iconographiques et stylistiques, notamment le traitement des putti, des ornements. Birago réalise par exemple une gravure reproduisant la célèbre Cène de Léonard de Vinci (Paris, BnF Ea 19 c rés. Cl. B 28684 et New York, Metropolitan Museum of Art, 1998.95) ou encore plus en lien avec la présente miniature, une Vierge à l’Enfant avec deux anges musiciens dans un paysage (Burin, dimensions : 324 x 217 mm ; Paris, BnF, Estampes, Ea 32 a rés. Cl. 68 C 34757 ; voir Lambert, 1999, n° 499 a et b ; autre épreuve : Paris, Musée du Louvre, Coll. Edmond de Rothschild, 3809 LR, dimensions : 432 x 304 mm).[11] ILL 7 Autre gravure attribuée à Birago, cette Assomption de la Vierge (Paris, Musée du Louvre, Coll. Edmond de Rothschild, 4075 LR, dimensions : 316 x 215 mm).[12] Ces estampes présentent des liens stylistiques avec notre miniature (paysage et architectures, putti, figure de la Vierge, anges musiciens, motif du lapin que l’on trouve communément dans les enluminures et gravures attribuées à Birago) suggérant une première identification du peintre de la miniature comme pouvant être Giovanni Pietro Birago.[13]

Toutefois, il apparait pertinent de devoir chercher l’artiste de notre feuillet plutôt chez un émule de Giovanni Pietro Birago, partageant une communauté de style et un goût pour l’esthétique mantegnesque. 

Collaborateur de Giovanni Pietro Birago, un graveur signant avec le monogramme « ZA » et identifié un temps comme « Zoan Andrea », est l’auteur de plusieurs gravures étudiées et commentées, certaines conservées à Paris, Musée du Louvre, ou à la BnF, département des estampes.[4] Ce graveur est actif à Mantoue (?) vers 1475 jusqu’à la mort de Mantegna en 1506, puis à Milan jusqu’aux environs de 1525 où il aurait côtoyé Léonard de Vinci dont il reproduit des dessins, toujours dans un style mantegnesque. L’influence de Mantegna est manifeste chez ce graveur, comme chez Giovan Pietro Birago d’ailleurs, par exemple dans le traitement des paysages et architectures dans La prière au jardin des oliviers (A. Mantegna, Tours, Musée des Beaux-Arts, Inv. 803-1-24) ILL 8

Il a été dit que les initiales « ZA » pourraient correspondre aux prénoms « Zoan Antonio » et seraient celles d’un graveur travaillant dans le cercle de Mantegna. Pour sa part, A.M. Hind (1948) distingue deux artistes à savoir Zoan Andrea et Giovanni Antonio da Brescia. Dans le catalogue de l’exposition Mantegna (1992), les auteurs Boorsch et Landau considèrent que les deux personnalités artistiques, à savoir le monogrammiste ZA des gravures reprenant des œuvres de Mantegna et Giovanni Antonio da Brescia, sont une même personnalité artistique.[5] Dans le catalogue Les premières gravures italiennes (1999), Lambert distingue quatre groupes : « Mantoue : Andrea Mantegna et son école » (298 à 431, dont des gravures attribuées à Giovanni Antonio da Brescia (?)) ; « Mantoue, Rome : Giovanni Antonio da Brescia (432-468) ; « Mantoue, Milan : Zoan Andrea » (469-498) ; « Lombardie, Milan : Giovanni Pietro da Birago, le Maître du livre d’heures de Bona Sforza » (499-513).

C’est donc plutôt chez Giovanni Antonio da Brescia, enlumineur et graveur, actif vers 1475-1525, qu’il convient de chercher l’artiste de la présente cette composition. On distingue trois étapes dans l’œuvre de Giovanni Antonio da Brescia : la première à Mantoue vers 1490 où il reste jusqu'à la mort de Mantegna en 1506 (il est désormais considéré que les dates doivent être reculées).[16] A Milan, Giovanni Antonio da Brescia collabore avec l’enlumineur Giovanni Pietro da Birago et son atelier, tous deux introduits à la cour des Sforza, réalisant avec lui des panneaux d’ornements. Après des séjours à Vicenza et Arezzo, Giovanni Antonio da Brescia part à Rome vers 1513 jusqu'à 1525.[17] S. Boorsch et D. Landau soutiennent que Giovanni da Brescia est la même personne que le monogrammiste « Z.A. » et identifient les initiales « Z.A. » comme celles de« Zoan [Ioan] Antonio » et non pas un peintre mantouan Zoan Andrea qui aurait été mêlé à un différend avec Andrea Mantegna.[18] Ce graveur aurait abandonné le monogramme ZA vers 1505 ou 1507 et signe en 1507 de la forme latine : « IO. AN. BX » (Iohannes Antonius Brixianus).

Les travaux récents de Pier-Luigi Mulas sont précieux et font le lien avec un artiste enlumineur connu sous le nom « Maître du Brévaire Barozzi ». Pour P.-L. Mulas, le graveur Giovanni Antonio da Brescia et l’enlumineur « Maestro del Breviario Barozzi » sont une et même personnalité artistique.[19] Cet artiste polyvalent serait actif dès les années 1470 et on conserve trois initiales enluminées toutes signées d’une marque « M.Z.A » [Maestro Zoan Antonio] (Paris, Musée Marmottan, inv. M. 6047 ; Baltimore, Walters Art Museum, W 413 A et B)[20], enluminures un temps attribuées à Giovanni Pietro Birago, enlumineur de Milan. ILL 10 Mulas rappelle que l’on conserve des gravures de candélabres signées « Z. A » d’après des modèles de Birago[21] et signale la cinquantaine de gravures rassemblées autour de cet artiste par Zucker, réalisées à Mantoue puis à Milan.[22] Nommé d’après le décor enluminé dans un Bréviaire réalisé pour la famille vénitienne Barozzi (Bréviaire, imprimé à Venise, 1481 ; Vienne, ÖNB, Ink. 4.H.63), le Maître du Bréviaire Barozzi est un artiste actif à Padoue et dans le Veneto, avec une collaboration attestée avec Giovanni Pietro Birago lors de son séjour dans le Veneto dans les années 1480, puis à Rome en 1489-1490 lorsque le Maître du Bréviaire Barozzi et Birago collaborent au Pontificale Vitéz pour Matthias Corvin[23], ou encore dans les Heures Sforza de Bonne de Savoie[24]dans la dernière décennie du XVe siècle.[25] C’est un artiste qui a pu être confondu dans le passé avec Giovanni Pietro Birago, mais les travaux de Gnaccolini (1999), confirmés par ceux de D. Guernelli (2009), ont contribués à bien définir le corpus des œuvres du « Maître du Bréviaire Barozzi ». Mulas insiste sur la polyvalence des artistes tels Birago et Giovanni da Brescia/Maestro del Breviario Barozzi, habiles enlumineurs et graveurs, pratiquant les deux arts de manière concomitante, faisant aussi circuler des modèles mantegnesques et leonardesques entre ateliers.[26] On attribue au Maître du Bréviaire Barozzi/Giovanni Antonio da Brescia plusieurs enluminures qui présentent des points communs avec notre feuillet : par exemple dans une miniature figurant Apollon et les muses[27] (Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, Cod. Guelf. 277 4 Extr., fol. 1v), Apollon joue d’une viole qui rappelle celle que joue un des anges dans la partie basse du feuillet. En arrière-plan de la miniature de Wolfenbüttel, les anges jouent des instruments de musique comme la viole et le tambourin dans la miniature figurant Antoinio Maria Pallavicini. ILL 11 Les lapins sont une constante de même dans la miniature Apollon et les muses ainsi que le traitement des pierres, des végétations au sol. D’autres motifs présents dans notre feuillet peuvent être reconnus dans des gravures attribuées à Giovanni Antonio da Brescia (et aussi des gravures données à Giovan Pietro Birago), par exemple le vase duquel se dégage des flammes, motif mantegnesque que Giovanni da Brescia reprend dans les candélabres enflammées des gravures « Les Eléphants »,[28]  les gerbes d’épis, les vases et candélabres, les cornes d’abondance, des putti, confirmant le talent d’ornemanistes de ces artistes des ornemanistes, comme dans le riche encadrement de la présent miniature.[29]
 

 

Finalité de l’œuvre
De grand format (358 x 242 mm), le présent feuillet est contrecollé sur un support de cuivre : pour l’heure nous ne savons pas s’il comprend de l’écriture au dos et il n’est pas possible de savoir s’il s’agit d’un feuillet extrait d’un livre. Une telle composition aurait pu servir de miniature-frontispice à un ouvrage, mais son très grand format semble plutôt suggérer qu’il s’agit d’un petit tableautin indépendant, peut-être un support de dévotion ou une sorte de cadeau diplomatique échangé dans un cadre d’ambassade. Antonio Maria Pallavicino a pu vouloir faire circuler son image et se présenter en riche patricien de noble lignée, en pieuse dévotion à la Vierge Marie, sous la protection de ses deux saints patrons. Des recherches complémentaires sur les œuvres commanditées par et pour Antonio Maria Pallavicino, singulièrement figuré sans ses épouses (il en eut tout de même trois successives), s’imposent. 
En tout état de cause, c’est pour l’heure un des seuls portraits contemporains connus,[30] sinon le seul, de ce condottiere, ambassadeur et chaperon missionné par François Ier pour conduire Léonard en France. Un beau portrait Renaissance, témoin de l’Italie liée à la France e vice-versa. 

 

[1] Marchese di Busseto, signore di Castiglione d’Adda, Fidenza, Castel San Giovanni.
[2] Voir les Sforza représentés dans le célèbre retable Pala Sforzesca de circa 1496 (Milan, Pinacothèque Brera), Ludovico Sforza dans une position de commanditaire de profil agenouillé comme dans notre feuillet figurant Antonio Maria Pallavicini.
[3] Lettre de Bonnivet à Pallavicini, 14 mars 1516, reproduite et transcrite par J. Sammer, « The Royal Invitation », in Leonardo da Vinci & France. Château du Clos Lucé –Parc Leonardo da Vinci Amboise, 24 juin 2009-31 janvier 2011, pp. 30-36. L’original de ce document est conservé à Londres, British Records Office, catalogué par J. S. Brewer, Calendar of Letters of the Reign of King Henry VIII, vol. II, part 1 (1884), document n° 1670. Voir aussi J. Sammer, « Le voyage de Rome à Amboise de Léonard de Vinci et son étude de Romorantin », in Marani, P. (dir.), Milan, 2019, pp. 75-76. Bonnivet avait une grande confiance en Antonio Maria Pallavicini si l’on en croit une lettre adressée à Lorenzo de Medicis, datée du 21-22 février 1516 de Francesco Vettori, ambassadeur de Florence près la cour de France : « Bonivet crede al signore Antonio Maria, al quale è data tanta riputazione in corte di Sua Santità... a loro pare che Sua Santità dica le cose prima al signore Antonio Maria che ad altri » (retranscrite dans A. Desjardins, 1861, pp. 771-775).
[4] Sammer, J., in Marani (dir.), Milan, 2019, p. 76.
[5] Sammer, J., in Marani (dir.), Milan, 2019, pp. 73-87. Stammer : « De l’avis général, Léonard a probablement commencé son voyage au début de l’automne 1516, ou peut-être au début du printemps 1517, mais il n’a certainement pas tenté la difficile traversée des Alpes durant les mois d’hiver ». Voir tout particulièrement les pp. 75-83 sur le passage de Léonard d’Italie en France et l’accompagnement par Pallavicini.
[6] Signalons que, contrairement à la légende véhiculée par Vasari, Léonard ne meurt pas dans les bras de François Ier (voir P. Marani, « Au-delà du mythe, nouvelles données sur la relation entre Léonard de Vinci et la cour de France », in Marani, P. (dir.), La Cène de Léonard de Vinci pour François Ier, Milan, 2019, pp. 21-39.
[7] Voir Sammer, J., in Marani, P. (dir.), Milan, 2019, p. 83.
[8] Voir J. Sammer, in Marani (dir.), Milan, 2019, p. 83 : « Pour Pallavicini, l’avenir fut plus sombre. Il fut fauché par une maladie foudroyante, en seulement quatre jours, environ deux semaines après son arrivée. La mort l’emporta le 14 novembre 1516. A cause de la soudaine apparition et de la fulgurance de la maladie, on craignait que ce soit la peste – un Mantouan résidant à la Cour tint cependant pour responsable, « pour une grande part, sinon entièrement », l’incompétence des médecins français… »
[9] Les textes qui précèdent doivent beaucoup aux travaux et publications de Jan Sammer, notamment l’article cité (Sammer, in Marani (dir)., Milan, 2019) et Leonardo da Vinci: The Untold Story of His Final Years (2019). 
[10] Mulas, 1996, pp. 18-21.
[11] Voir G. Lambert, Les premières gravures italiennes : Quattrocento-début du cinquecento. Inventaire de la collection du département des Estampes et de la Photographie, Paris, Éditions de la Bibliothèque nationale de France, 1999.
[12] Voir M. Evans: “German prints and Milanese miniatures: influences on – and from – Giovan Pietro Birago”, in Apollo, 153, 2001, pp. 3-12.
[13] Il existe un tableautin intitulé Madonna col Bambino e santi in un paesaggio, un temps attribué à Giovan Pietro Birago (Pavie, AM 920, Scuola lombarda (ultimo quarto del XV secolo), sur parchemin, dimensions : 205 x 150 mm), mais qui ne nous semble pas être d’époque (nous remercions P.L. Mulas pour cette confirmation) et qui semble peut-être reprendre des gravures attribuables au cercle de Giovanni Pietro Birago. Voir reproduction en noir et blanc, C. Zaira Laskaris, « Brevi note a margine della mostra « Le ore della devozione » : quattro miniature e un’incisione colorata », in Museo in rivista. Notiziario dei Musei Civici di Pavia, n° 6 (2017), p. 99 ILL 9
[14] On connait quelques 21 gravures signées du monogrammes ZA, voir Lambert (1999), pp. 242-259 qui continue de distinguer deux graveurs, à savoir « Zoan Andrea » (actif d’après Lambert à Mantoue dès 1475, puis à Milan jusque 1520) et « Giovanni Antonio da Brescia » (actif à Mantoue vers 1490 et à Milan jusqu’en 1525) : « Dans le cadre de cet inventaire, nous avons conservé le classement de Hind, qui distingue Zoan Andrea et Giovanni Antonio da Brescia ». 
[15] Cet artiste signe du monogramme ZA un décor de candélabres d’après un dessin de Giovan Pietro Birago (Pavia, Musei Civici ; reproduit dans Mulas, 2018/2019, fig. 6). A la suite de Landau et Boorsch, Mulas considère désormais que le monogrammiste ZA est en fait « Zoan Antonio », c’est-à-dire Giovanni Antonio di Brescia.
[16] Ce séjour à Mantoue est contesté par Laure Fagnart, Stefania Tullio Cataldo et Caroline Vrand.
[17] Voir G. Lambert, Les premières gravures italiennes…, Paris, 1999, pp. 219-220.
[18] Zucker, 1984, pp. 255-258 ; Landau, 1992, « Mantegna graveur », pp. 59-60. 
[19] Mulas, 2017 : « Ma se l’incisore « Z.A. » è davvero una stessa persona col miniatore « M.Z.A », allora il suo catalogo, composto oggi da una cinquantina di stampe, puo essere ampliato in una direzione inattesa, quello del libro dipinto. E se come miniatore puo essere confuso col Birago, allora è trale carte dipinte dal milanese che devono celarsi altre prove della sua attivita. La ricerca va orientata tra il fogli miniati di quella sorta di alter ego del Birago che è il Maetro del breviario Barozzi » (p. 596) ; Mulas, 2019.
[20] Reproduite dans Mulas, 2017, pp. 602-603, fig. 1, 2, 3.
[21] Reproduite dans Mulas, 2017, p. 604, fig. 4
[22] M.J. Zucker, The Illustrated Bartsch, 25. Commentary, pp. 255-313.
[23] Vatican, BAV, Ottoboniano Latino 501.
[24] Londres, BL, Add. 34294.
[25] Gnaccolini, 1999 ; Gnaccolini, 2003 ; Gnaccolini, 2004. 
[26] Oberhuber, « Mantegna e il ruolo delle stampe : un prototipo di innovazione artistica in Italia e al Nord », in Il Rinascimento a Venezia e la pittura del Nord…, Milan, 1999, pp. 144-149 ; voir aussi Mulas, 2018/2019 qui évoque les « miniatiori-incisori » actifs en Lombardie circa 1500
[27] Reproduite dans Mulas, 2017, p. 604, fig. 5. 
[29] Voir Martineau (ed.), Andrea Mantegna…, 1992, n° 117, p. 387.
[29] De nombreux panneaux de purs ornements et compositions de vases, candélabres etc. sont attribués à Giovan Pietro Birago et soit Zoan Andrea ou Giovanni Antonio da Brescia, selon l’identification adoptée. Voir Lambert (1999), n°502 à 512 ; et n° 492-496. 
[30] Un travail d’identification d’autres portraits peints ou gravés s’impose. De la famille des Pallavicini, on citera le Portrait de Barbara Pallavicino, peinture à l'huile sur panneau (465 × 352 mm) du peintre Alessandro Araldi, réalisée vers 1510 environ, conservé à la Galerie des Offices à Florence.

 

 

PROVENANCE :
1.     Enluminure sur parchemin peinte en Italie, en Lombardie (Milan ?) sur des bases stylistiques et de l’identification du commanditaire Antonio Maria Pallavicino. 
2.     Une étiquette de format octogonale, pour partie accidentée, contrecollée au dos (partie inférieure du passe-partout) donne le nom : « Mademoiselle Gilberte de Sartig[es] ». 
Il peut s’agir de Blanche Gilbert Stéphanie de Sartiges (1811-1903) qui épouse Adrien Barbat du Closel, maire de Paray-sous-Briailles (Allier). Elle était fille de Charles Eugène Gabriel de Sartiges (préfet de Haute-Loire) et Françoise Félicité Barry. Le fils du couple Barbat du Closel-Sartiges, Albert Fernand Barbet du Closel fut consul général de France. La famille de Sartiges est une famille de vieille souche française, établie en Auvergne. Le Château de Sourniac, dit de Sartiges se trouve dans le département du Cantal.
Étienne-Gilbert-Eugène de Sartiges de Sourniac (1809-1892) est un diplomate et homme politique français. Fils du préfet Charles-Eugène-Gabriel de Sartiges, il est le frère de Blanche Gilberte Stéphanie de Sartiges. Il entre dans la diplomatie en 1830, en qualité d'attaché d'ambassade à Rome. Il est également collectionneur, notamment une collection d'antiquités péruviennes et grecques dont certaines pièces sont données au Louvre. 
3.     France, collection particulière.

 

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