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Nicolas de HOEY (1550 - 1611)

La Vierge de Miséricorde avec une famille de magistrats

Panneau, sept planches, renforcé

142 x 170 cm

Daté 1602 sur piedestal

Soulèvements et manques

En bois sculpté doré du XVIIIe siècle

Estimation : 20 000 - 30 000 €

Suite à la parution des articles pionniers de Marguerite Guillaume dans les années 1980, la vie et l’œuvre de Nicolas de Hoey ont fait l’objet de plusieurs publications qui ont précisé les étapes et l’importance de sa carrière liée à la cour des derniers Valois et au service de la noblesse de robe dijonnaise [1]. Probablement né à Leyde vers 1540 – sa mère étant la fille du peintre Lucas de Leyde – , la présence de Nicolas de Hoey à Dijon est attestée dès 1564. Accompagné de son frère cadet Jean, il s’y distingue rapidement par une importante production religieuse.

En 1581, il réalise les fresques de la chapelle de la famille La Verne dans l’église Saint-Michel. Entre 1585 et 1587, Hans Landten lui commande deux tableaux pour l’église Saint-Nicolas de Fribourg (Suisse). L’année suivante, il peint un Dieu le Père entouré des quatre Évangélistes destiné au maître-autel de l’église Saint-Bénigne de Dijon puis, en 1592, le monumental Triptyque de la Trinité de Vitteaux. Il offre ensuite à la chapelle des peintres de l’église des Jacobins un Saint Luc peignant la Vierge (aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Dijon) et achève en 1604 une Crucifixion destinée à orner la cheminée de la chambre du conseil de l’Hôtel de ville. Du retable peint en 1607 pour la famille Bretagne, dans l’ancienne église de la Madeleine, ne subsistent que les panneaux latéraux figurant ses commanditaires (musée des Beaux-Arts de Dijon). Notre peinture peut être rapprochée de cette dernière composition.

Notre grand panneau a probablement été commandé par une famille de magistrats, représentée au premier plan, de part et d'autre de la Vierge debout déployant un manteau qui, à l'origine, devait être bleu [2].  Sur la gauche, deux hommes en habits de magistrats ; le premier, plus âgé, occupe la charge de président à mortier, ce que suggère le bonnet de velours noir bordé d’un galon d’or posé à ses pieds [3]. Le second est probablement son fils, la charge de président étant héréditaire. À droite, se tient l'épouse du président. La sévérité de sa mise, sa large fraise et sa coiffe à aileron, semblable à un attifet, rappellent les portraits de femme de Frans Pourbus le Jeune [4] et contraste avec la toilette raffinée de la jeune femme – leur fille ? – située à l’arrière-plan. Bien que le tableau soit unifié, on y retrouve la séparation traditionnelle des triptyques flamands depuis le 15e siècle : le panneau latéral gauche avec les commanditaires masculins et celui de droite avec les figures féminines (par exemple chez Van der Goes ou Memling, ou le retable de Moulins de Jean Hey, un siècle auparavant).

L’identité des commanditaires peut être établie par la lecture des blasons sur le piédestal de la Vierge, malheureusement usés et modifiés en partie. Nous considérons que la nef sur celui de droite est un repeint postérieur. Nous proposons la lecture de l’héraldique suivante :
- pour le magistrat à gauche, les armes ''en dessous" sont d'azur au chevron d'or accompagné en chef de deux quintefeuilles d'argent et en point d'un cygne du même, ce qui permet de l’identifier à la famille Seguin, des magistrats au parlement de Dôle.
- Les armoires de son épouse, à droite sont pour parties, au I d'azur au chevron d'or accompagné en chef de deux quintefeuilles d'argent et en point d'un cygne du même ; au II d'azur à trois chandeliers. Ce qui correspond à la famille Le Ciergier qui blasonne "d'azur à trois chandeliers d'argent portant cierge d’or posés deux et un") [5] .

Ferdinand Seguin, seigneur, décédé en 1570 a épousé Louise Le Ciergier à une date inconnue [5]. Derrière eux, leurs deux enfants seraient Jean Seguin, et à droite, la jeune femme Etienne Seguin (qui est un prénom épicène, c'est-à-dire pouvant être porté par les deux sexes). Notons qu'à la date de 1602, il serait plus approprié de voir dans le magistrat âgé et agenouillé Jean Seguin, documenté comme mort avant 1610.

La figure de la Vierge appartient bien stylistiquement à la seconde génération du maniérisme, influencée par les oeuvres de Martin van Heemskerck. On note l'utilisation du drapé mouillé, révélant ici un téton ou le nombril, et des bijoux ou sandales très sophistiquées (la semelle épousant la forme des orteils).

L’iconographie très codifiée de la Vierge de Miséricorde, née d’une légende cistercienne, apparaît de façon récurrente dans l'art occidental du Moyen Âge tardif au 18e siècle. La "Mater omnium" (Mère de tous) y étend un manteau protecteur sur une assemblée allégorique de l'Europe chrétienne, réunissant symétriquement la hiérarchie ecclésiastique (pape, cardinal, évêque et représentants de divers ordres religieux) et la société laïque (empereur, roi, nobles, marchands et paysans) [6]. Le thème perdure au 17e siècle. À l'époque de la réalisation de notre tableau, Le Greco peint sa Madone de la Charité (1603) pour la chapelle Notre-Dame-de-la-Charité d'Illescas en Espagne [7].

Les figures couronnées, représentées au second plan ne pouvant être identifiées aux souverains européens régnant à l’époque de la réalisation de notre tableau, il s’agit probablement d’une représentation symbolique de la papauté et de Charlemagne. Le personnage en cuirasse, couronné de lauriers, présenté de profil à l'antique, peut-être Charles le Téméraire [8] arbore le collier de la Toison d’or, ordre de chevalerie institué par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Symbole dont un magistrat dijonnais pouvait légitimement s'enorgueillir (et qui aurait été plus incongru à Paris).

La pratique du portrait collectif d’édiles et de magistrats en posture de dévotion a été relativement répandue au 17e siècle en France. Citons notamment les grands portraits des Consuls de Narbonne de Charles Galleri peints en 1596, 1600, 1603 et 1607 (Narbonne, musée d'art et d'histoire) ; Le prévôt des marchands et le bureau de la Ville de Paris réalisé par Georges Lallemant en 1611 [9] (Paris, musée Carnavalet) ou plus tardivement, le Portrait du prévôt des marchands et des échevins de la ville de Paris peint par Philippe de Champaigne en 1648 (Paris, musée du Louvre). Une tradition que poursuivront Hyacinthe Rigaud et Nicolas de Largillierre.

Nous remercions Vladimir Nestorov de nous avoir suggéré l’attribution de ce tableau à Nicolas de Hoey.

 

 

[1] Marguerite Guillaume, "Un Flamand italianisant en Bourgogne : Nicolas de Hoey", in Mauro Natale, éd. Scritti di storia dell'arte in onore di Federico Zeri, Milan, Electa, 1984, vol.I, p. 472-494. - Magali Bélime-Droguet, "Un exemple de diffusion de l'art de Fontainebleau : l'oeuvre de Nicolas de Hoey à Ancy-le-Franc". In Frédéric Elsig (sous la direction de), Peindre en France à la Renaissance. II. Fontainebleau et son rayonnement, Milan, Silvana Editoriale, 2012, p. 123-137.
[2] Altération de la couleur originale par oxydation des pigments.
[3] Rappelons qu'un Parlement était une cour de justice souveraine (un tribunal), qui rendait la justice au nom de la couronne et enregistrait les édits royaux.
[4] Voir les deux tableaux de Frans Pourbus le Jeune (1569-1622) datés de 1591, le Portrait d’une dame âgée de cinquante-quatre ans (San Francisco, Fine Arts Museums of San Francisco) et le Portrait de Catherine Van Damme à l’âge de cinquante et un ans (collection particulière).
[5] Dans l’Armorial de Franche-Comté, par Jules Gauthier et Léon Gautier, ... - Lejura, à l'entrée Le Ciergier, sous le n°741, il est peut-être fait mention de notre tableau, d'un façon très imprécise ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5410622w/f82.image.r=ciergier ). Ouvrage consulté : Sylvain Pidoux de la Maduère, Les officiers au souverain Parlement de Dole et leur famille, 1961, p. 363, et le site (https://gw.geneanet.org/oaudeoud?lang=fr&n=seguin&p=ferdinand .
[6] Comme La Vierge de Miséricorde de la famille Cadard vers 1452 par Enguerrand Quarton et Pierre Villate (Chantilly, Musée Condé) ou le retable attribué à Juan de Nalda, une Virgen de Misericordia vers 1500 (Madrid, National Archaeological Museum).
[7] Autres oeuvres notables chez des artistes espagnols, de Francisco de Zurbarán, une Virgen de las Cuevas vers 1644-1655 (Séville, Museo de Bellas Artes) à Pedro Muñoz qui réalisa vers 1640-1650 une Vierge de Miséricorde désormais conservée en Angleterre (Bowes Museum, Barnard Castle).
[8] Remarquons que le musée des beaux-Arts de Dijon possède Portrait de Charles Ier le téméraire (inventaire CA 508) d'après Nicolas de Hoey qui reprend la figure de ce personnage dans notre composition.
[9] Le musée Carnavalet conserve également Le prévot des marchands et les échevins de la ville de Paris attribué à Guillaume Dumée (1614). Un corpus que complète le tableau de Jean Chalette, Portrait des capitouls nommés par arrêt du Parlement, le 28 novembre 1622, 1622, conservé au Musée des Augustins, à Toulouse.