Mercredi 17 déc. 2025 - TAJAN - PARIS

Jean-Honoré FRAGONARD (Grasse 1732 – Paris 1806)

Jeune femme à la lyre, ou Une Muse (?), parfois dit Mademoiselle Colombe

Toile ovale

69 x 56 cm

Porte des inscriptions au crayon au revers du châssis et une marque au pochoir "125 CD"

Estimation : 400 000 - 600 000 €

Provenance :

Collection Watel-Dehaynin ; dans la même famille par descendance.

Bibliographie :

G. Wildenstein, The Paintings of Fragonard, Bath, 1960, n° 422 (Woman with a lyre) ;

J. Cailleux, "L'Art du Dix-huitième Siècle. An advertisement supplement to the BURLINGTON MAGAZINE", dans The Burlington Magazine, n° 6, février 1961 ;

G. Mandel, D. Wildenstein, L'opera completa di Fragonard, Milan, 1972, p.105, n° 447 ;

J.-P. Cuzin, Jean-Honoré Fragonard. Vie et œuvre. Catalogue complet des peintures, Fribourg, 1987, p.304, n° 228 ;

P. Rosenberg, Tout l’œuvre peint de Fragonard, Paris, 1989, p.97, n° 241 (Jeune femme tenant une lyre).

 

Notre tableau appartient à un ensemble de plusieurs toiles ovales comportant chacune une seule figure féminine avec un attribut différent à chaque fois, en buste et dans des attitudes allégoriques ou décoratives datées vers 1770-1772 [1] : 

- Vénus tenant la pomme dit Portrait de Marie-Catherine Colombe [2] (Fig.1) 

- Vénus tenant la pomme, variante de la précédente [3]

- Jeune femme en buste, disparu, connu par sa gravure

- L'Amour tenant un carquois et une flèche [4]

- L'Amour tenant une flèche [5]

- Vénus suppliée par l'amour, collection privée

- Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage, localisation inconnue

- Jeune fille couronnée de roses et tenant des branches de rosiers [6]

- Allégorie de la Vigilance (Fig.2) , New York, The Metropolitan Museum of Art 

- Allégorie de la Force, Detroit, Detroit Institute of Arts

- Allégorie de la Prudence, localisation inconnue

- Portrait de jeune fille en buste dit Adeline Colombe, localisation inconnue

- Portrait de la jeune femme dit sans raison Gabrielle de Caraman, Marquise de la Fare (Fig.3) , New York, The Metropolitan Museum of Art 

- Portrait de jeune femme au ruban rouge, Allemagne, collection comtesse Anita Zichy-Thyssen

- Portrait de la jeune femme au turban, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza

On peut imaginer que certaines d'entre-elles servaient à la décoration d'un hôtel particulier, par exemple des dessus de porte insérés dans des boiseries rocailles, comme il peindra plus tard dan sa carrière.

La jeune femme peut être identifiée à Erato, muse de la poésie lyrique dont l'attribut est la lyre. La forme de style rocaille de l'instrument et sa parure de perles la placent bien dans son siècle. Certaines de ces compositions sont traditionnellement associées au sœurs Colombe qui auraient servi de modèles : Marie-Catherine (1751-1830), Marie-Thérèse (1754-1837) et la plus jeune, Marie-Madeleine dite Adeline (1760-1841). Il s'agirait de portraits historiés où elles seraient représentées en allégories diverses. Actrices vénitiennes de la Comédie italienne, elles étaient célèbres dans le Paris du XVIIIᵉ siècle pour leur beauté [7].

Vers 1770, Fragonard est considéré par Diderot comme l’espoir de la peinture d’histoire française : son Grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé (Paris, musée du Louvre) acheté par le roi, obtient un grand succès au Salon de 1765 et reçoit les éloges de la critique. Il va pourtant orienter sa carrière différemment. Il peint pour des particuliers, la bourgeoisie parisienne, des sujets plaisants, et en 1769 crée la série des Figures de fantaisie qui elles aussi mêlent portraits suggérés et allégories au sujet insaisissable.

Lors de l'exposition « Eloge de l'ovale » en 1975, la galerie Cailleux avait montré combien ce format fut prisé au 18ème siècle, de Watteau à Chardin et Boucher, jusqu'aux portraits de la fin du siècle. Les vues d'intérieurs de l'époque en montrent de nombreux exemples venant heureusement rythmer les accrochages. Fragonard l'affectionne particulièrement : près d'un de ses tableaux sur six épouse ce format, qui lui permet de donner dynamisme et vitalité à ses compositions. 

A la suite de la réhabilitation des peintres du règne de Louis XV par les frères Goncourt, et dans la lignée des amateurs tels que les Marcille, le docteur La Caze et les frères Lavalard, plusieurs membres de la famille Watel Dehaynin ont collectionné les tableaux du XVIIIe français [8]. Albert Watel achète plusieurs Fragonard à la vente Walferdin de 1880, vente d'anthologie pour cet artiste, puis à celle du baron de Beurnonville deux ans plus tard. Sa belle-fille, Antoinette Watel Dehaynin, épouse de Louis-Gabriel Watel Dehaynin, enchérit avec succès sur plusieurs lots à la vente Doucet en 1912 [9], dont le Sacrifice au Minotaure de Fragonard [10] ou le Portrait de Isidore Florimond Marié de Nattier [11]. De "Frago", ils possédaient une douzaine d'oeuvres dont Le Portrait de la Comtesse de Grave, dit autrefois de la Guimard entré au Louvre en 1974, L'étable, dépôt du Louvre au Musée de Valence, Renaud dans les jardins d'Armide, passé ensuite chez les Veil-Picard et entré au musée du Louvre en 2003, les esquisses pour les panneaux de Mme du Barry acquis par le musée d'Angers en 2004.

[1]  voir Cuzin, op. cit., pp.303-304, n° 218, 220-226, 228, 301-302 et Rosenberg, op.cit., p.97-98, n° 235 à 250.

[2] Vente Hôtel Lambert, Une Collection Princière, Paris, Sotheby's, le 11 octobre 2022, n°36

[3] Collection privée.

[4] Vente de la collection Champalimaud à Londres, Christie's, 06 juillet 2005, n°44

[5] Vente à New York, Christie's, le 26 octobre 2016, n°97

[6] Vente à Londres, Christie's, 6 décembre 2007, n°39

[7]  Jean Stern, Mesdemoiselles Colombe, Paris, Calmann-Lévy, 1923.

[8] Albert de Haynin (1841-1908) a dirigé la Compagnie française d’éclairage et de chauffage par le gaz et a présidé la société des Chemins de fer de l’Est algérien, tout en siégeant au conseil d’administration du Chemin de fer du Nord. Son gendre, Albert Watel (1862-1934), qui prit le nom de Watel-Dehaynin en 1901, ainsi que leur descendant Louis-Gabriel-Albert (1885-1972), prolongèrent cette dynamique notamment comme administrateur de la Société du Gaz de Paris et responsable du réseau ferroviaire Nord-Africain.

[9] L’hôtel particulier Watel‑Dehaynin, se situait au n° 2 de la rue de la Faisanderie dans le 16ᵉ arrondissement, rue qui abritait également l’hôtel de Jacques Doucet au numéro 19. Antoinette Watel‑Dehaynin était membre de la Société de l’Histoire de l’Art Français. 

[10] Vente à Paris, Artcurial, 22 novembre 2023, n°77.

 

[11] Aujourd'hui au Nelson Atkins Museum de Kansas City. La notice en ligne de ce tableau sur le site du musée américain donne des informations sur ces achats d'Antoinette Watel Dehaynin, basées sur la correspondance entre Henri Baderoux et Germain Seligman, laquelle est conservée à la Archives of American Art, Smithsonian Institution, Washington, numérisée et consultable en ligne.

Légendes des photo

Fig. 1 Jean-Honoré Fragonard, Vénus tenant la pomme dit Portrait de Marie-Catherine Colombe, toile, 57,2 cm x 46,8 cm, collection particulière.

Fig. 2 Jean-Honoré Fragonard, Allégorie de la Vigilance, toile, 68,9 x 54,9 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art 

Fig. 3 Jean-Honoré Fragonard, Portrait de la jeune femme dit sans raison Gabrielle de Caraman, Marquise de la Fare, toile, 80 x 63,5cm, New York, The Metropolitan Museum of Art