Mardi 25 nov. 2025 - ARTCURIAL PARIS - Paris
Jean-François de TROY (Paris, 1679 - Rome, 1752)
Portrait de Madame de Montfermeil et de sa famille dans un intérieur
Toile
130.5 x 98.5 cm
Signé et daté 'DE TROY 1736' en bas à droite
Cadre en bois sculpté du XVIIIe siècle, redoré
Estimation : 1 000 000 - 2 000 000 €
Provenance :
Collection de Jean Hyacinthe Hocquart, seigneur de Montfermeil (1694-1764) ;
À son fils Jean Hyacinthe Emmanuel Hocquart, marquis de Montfermeil (1727-1778);
Puis par descendance jusqu’au propriétaire actuel ;
Collection particulière, Paris
Bien qu’inédite, l’image s’impose d’emblée comme l’un des chefs d’œuvre de Jean-François de Troy, et évoque d’autres de ses plus célèbres compositions notamment Le Déjeuner d’huîtres conservé au musée Condé à Chantilly (Fig.1), ou La lecture de Molière (collection particulière, fig. 2)[i], bien qu’aucune d’entre elles ne présente un espace visuel aussi complexe. A la croisée d’un portrait d’une famille, de la scène de genre et d’intérieur, cette composition raffinée offre également un florilège des arts décoratifs de son époque. Dans la lignée de l’Enseigne de Gersaint d’Antoine Watteau, Jean-François de Troy dispose ses figures autour d’une robe d’une incroyable élégance, donnant son dernier « tableau de mode », selon les termes employés par Pierre-Jean Mariette, parce qu’il n’appartenait pleinement à aucun des genres légitimés par la tradition, et que les contemporains nommaient aussi « sujets modernes » ou « sujets agréables »[ii].
La toilette d'une aristocrate, entourée de ses amis, sa famille, ses domestiques et ses fournisseurs, est un thème récurrent de l'art français depuis l’Ecole de Fontainebleau [iii]. Le Dictionnaire de l’Académie française de 1762 indique les diverses acceptations du mot, qui ne désigne pas, comme aujourd’hui, uniquement l’activité consistant à se laver, mais l’action d’enfiler des vêtements, ainsi que de se parfumer et de se nettoyer certaines parties du corps, tous ces gestes étant susceptibles de se faire en présence de tierces personnes : « On dit, Voir une Dame à sa toilette, l’entretenir à sa toilette, pour dire, la voir, l’entretenir pendant qu’elle s’habille. » Il s’agit d’une toilette sèche, le terme désignant aussi l’ensemble des objets nécessaire à ce rituel. Celui-ci s'inspirait, sans doute de façon lointaine, de la toilette royale, reflétant le loisir et l'aisance d'une noblesse qui pouvait exposer en toute confiance ses habitudes privées à ses proches et à ses subordonnés. La chambre à coucher ou le cabinet de toilette pouvaient servir d'espace semi-public et de prétexte à la description de l’intérieur luxueux de cette classe sociale, annonçant ainsi les valeurs ultérieures des Lumières et des nouvelles relations familiales plus intimes.
Par sa réinvention du sujet, qui ne doit plus rien aux scènes de genre hollandaises du siècle précédent, notre tableau est novateur et va trouver une postérité immédiate chez Boucher, Chardin, Hogarth et plusieurs autres artistes.
Un intérieur à la mode
Notre tableau constitue un précieux témoignage des arts décoratifs du début des années 1730, fourmillant de détails identifiables ; certains permettent de situer la scène en hiver à la mi-journée. Sa description est presque inépuisable. A gauche, nous découvrons le mobilier dans son usage quotidien. La table de toilette est encore debout[iv], pas encore basculée, sur laquelle sont posées une psyché en laque rouge, une boîte à aiguilles de toilette, lesquelles sont piquées sur le coussin au-dessus[v], une gantière en argent et, de biais, une boite rectangulaire à racines (tiges végétales pour nettoyer les dents). Au-devant, deux boites à fard rondes sont posées sur un plateau.
Le père de Madame tient une boîte à priser et son profil se reflète dans le miroir de la psyché. Au second plan, le fauteuil canné est un fauteuil d’usage associé à la toilette. Monsieur Hocquart de Montfermeil est assis sur un fauteuil tapissé à entretoise. Derrière lui, un pare-étincelles de velours bleu canard assorti aux rideaux est placé à distance du foyer allumé. La cheminée est d’un style légèrement antérieur à notre tableau, appartenant encore à l’esthétique Régence. Son linteau est vide d’objets à l’exception d’un livre relié et d’un autre protégé par une couverture en parchemin, en attente d’être lui aussi relié. L’absence de vases orientaux et de pendule est inhabituelle dans un intérieur aussi cossu. Aux murs, les moulures non dorées en bois laqué sont étonnamment sculptées et s’appuient sur un travail d’ornemaniste non réalisé. Les bras de lumière, dont seules les bougies à fonction réfléchissante sont placées, sont proches des modèles d’Aurèle Meissonnier. Le miroir révèle une position atypique de l’équipement de portière surplombant le dessus-de-porte (alors qu’il est communément placé un peu plus bas) pour qu’il soit au même niveau que la tringle de la fenêtre à gauche[vi], les épais rideaux bleus étant assortis. On note à gauche la présence de très fonctionnels volets intérieurs, autant d’informations sur le confort dans les maisons aristocratiques du milieu des années 1730.
Jean-François de Troy aime citer ces propres œuvres dans ses scènes d’intérieur ; ici le reflet du dessus-de-porte peint montre Zéphyr et Flore tenant un flambeau, symbole d’amour marital et de fertilité, rappelant une toile conservée dans une collection privée [vii] (on retrouve une composition proche dans la voussure du Déjeuner d’huitres, déjà cité, à Chantilly).
Le morceau de bravoure de la toile est la robe de Mme de La Bouëxière, auquel l’œil ne peut échapper. C’est une robe à la française à plis Watteau dans le dos, en lampas, c’est-à-dire une étoffe assemblant des fils de soie d'or et d'argent, dont les motifs sont en relief. Son décor broché polychrome de bacs à orangers s’échappent des gerbes de fleurs sur un fond satin crème, dans la lignée des étoffes dessinées par Jean Revel à Lyon (Fig.3). Ce type de tissage à décor de fleurs « naturalistes » est daté vers 1733-1740[viii]. On notera l’absence de galons en bas de la robe, à rebours du col. A son bras, une miniature sur un bracelet de velours, est un portrait qu’on ne peut identifier. Monsieur porte un habit de velours mastic avec un gilet en brocart, fond bronze ou vieil or, brodé polychrome de fleurs, et dessous une chemise à cravate. L’enfant est vêtu d’un gilet de soie de couleur « gris de lin » en taffetas ou gros de Tours changeant, chaîne bleue et trame rouge brodé argent, sous un habit gris acier brodé argent. Les talons de ses souliers sont rouges, signe des princes de haute noblesse et de l’ambition que ses parents plaçaient dans son avenir.
Notre tableau offre le spectacle d’un intérieur saisi dans un moment de transition, comme suspendue entre deux états : la toilette est sur le point d’être repliée, le fauteuil canné va être déplacé et rangé, l’écran remis en place devant la cheminée. Comme dans la paire de la collection Wrightsman du Metropolitan Museum, Jean-François de Troy accumule une multitude de détails empruntés au réel, dont l’agencement volontairement fragmenté crée une impression de vie et de mouvement.
Une famille ambitieuse
L’artiste transcrit l’aisance et l’intimité d’une famille de fermiers généraux, enracinée dans l’administration royale. A droite, Jean Hyacinthe II Hocquart de Montfermeil (1694-1764) [ix] occupe le poste de fermier général dès 1721 ; charge qu’il conserve jusqu’en 1762. En 1728 il est nommé trésorier de la Marine. Ses éminentes fonctions lui permettent l’acquisition de propriétés et de vastes domaines dans l’Est parisien. En 1735, il obtient le titre de seigneur de Montfermeil en achetant la baronnie et le château pour la somme de 210.000 livres. La commande de notre tableau parait liée à cet événement et au projet de construction en cours (fig. 4).
En 1741, il fait l’acquisition de la châtellenie de Coubron pour 100.000 livres, puis réunit l’ancienne seigneurie de Montfermeil en achetant le « Petit Château » en 1742. Cette dénomination du XVIIIe siècle le distingue du « Grand Château » édifié en 1635 par Nicolas Bourlon et détruit en 1929. Il obtient également la châtellenie de Gagny pour 91.800 livres, acquise auprès de sa belle-famille en 1760.
Marie-Anne Gaillard de La Bouëxière de Gagny, dame de Richebourg (1706 - 1751), son épouse depuis le 16 août 1725, est issue du même milieu. Sa famille est elle aussi fermement établie dans l’administration royale, et nous identifions son père, Jean Gaillard de la Bouëxière de Gagny (1676-1759), également fermier général, derrière sa fille à gauche de la toile. Il achète l’hôtel de La Porte, place Vendôme, auprès de Gilles Brunet de Rancy en 1724[x]. A sa mort, l’hôtel Gaillard de La Bouëxière, œuvre remarquable de l’architecte Jacques V Gabriel, revient à son gendre Jean Hyacinthe, étoffant ainsi la liste des propriétés foncières de celui-ci.
Son petit-fils, le jeune garçon Jean Hyacinthe Emmanuel (1727-1778), est le fils aîné d’une fratrie de huit enfants, âgé dans ce portrait de famille de neuf ans. A l’image de son père et de son grand-père, il poursuivra une brillante carrière dans l’administration royale : il sera nommé conseiller au Parlement de Paris en 1747, puis conseiller dans la seconde chambre des requêtes du palais en 1758. Il ne semble pas avoir été collectionneur de peintures. Cependant le musée du Louvre et le palais de Versailles possèdent des sculptures décoratives en marbre provenant des jardins de son château[xi].
La réunion des possessions familiales en 1777 permettent à Jean-Hyacinthe-Emmanuel, d’obtenir l’élévation du domaine en marquisat ; il devient ainsi le premier marquis de Montfermeil, de Coubron et de Gagny. La puissance foncière et sociale de la famille Hocquart s’impose dans l’Est parisien d’autant que ses membres possèdent également le château de Montguichet depuis le XVIIIe siècle, situé près de Gagny. L’embellissement du château est confié à l’architecte néoclassique Claude-Nicolas Ledoux avant la saisie du domaine comme bien national à la Révolution.
Un portrait et une scène de mode
A la date de notre toile, en 1736, Jean-François de Troy est à l’apogée de sa carrière. Nommé en 1738 directeur de l’Académie de France à Rome, il occupe ce poste jusqu’à sa mort en 1752. Au cours de sa carrière, il contribue à diffuser le goût français à l’échelle européenne. Sa renommée à l’époque repose sur des compositions religieuses et mythologiques ambitieuses, ainsi que sur des portraits d’une grande élégance, prisés des élites de son temps.
Pourtant, au cours de sa carrière de peintre d’histoire et de portraitiste, il a créé une série extraordinaire d’une quinzaine de chefs-d’œuvre, entre 1724 et 1735. Ces scènes galantes que l’on peut relier au goût Goncourt[xii]sont des reflets de la société raffinée de son temps : La déclaration d’amour du château de Sans-Souci à Postdam, La lecture de Molière de l’ancienne collection des marquis de Cholmondeley, exécutés en 1730, Le déjeuner d’huîtres du château de Chantilly et La toilette pour le bal du Getty Museum de Los Angeles, réalisés en 1735 et Le déjeuner de chasse du musée du Louvre de 1737.
Notre toile en reprend de nombreux éléments : pour ce portrait de famille, il emprunte la partie gauche de la composition de l’une d’elles, la Dame recevant un cavalier (collection particulière, Fig.5). L’espace est ici encore plus sophistiqué, avec le grand miroir qui reflète la pièce derrière le spectateur, un procédé déjà utilisé par Jan van Eyck (les Epoux Arnolfini) ou Vélasquez (les Ménines).
L’influence des « tableaux de mode » va immédiatement se faire sentir chez ses contemporains : chez François Boucher (Le Déjeuner, musée du Louvre, 1734, La Toilette, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza, 1742), François Eisen (Fig.6), dans les scènes d’intérieurs de Jean Siméon Chardin et chez William Hogarth (Marriage-a-la-mode, la toilette de la comtesse, Londres, National Gallery, vers 1743).
Par son état de conservation exceptionnel, son iconographie complexe et ambitieuse et son caractère inédit, cette « conversation piece à la française » s’impose comme une œuvre majeure de la peinture parisienne de la première partie du règne de Louis XV
Nous remercions Christophe Leribault d’avoir examiné le tableau avec nous, et tous ceux qui nous aidé dans la rédaction de cette notice, dont Aymeric de Villelume pour sa description des habits, Jean-François Leiba-Dontenwill pour celles des objets représentés.
[i] Christophe Leribault, Jean-François de Troy (1679-1752), Paris, Arthena, 2002, p.334, P.221a
[ii] Abecedario de P. J. Mariette et autres Notes inédites de cet amateur sur les Arts et les Artistes, Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon éd., Paris, J.-B. Dumoulin, 1851-1860, t. II, p. 101. Jörg Ebeling , La conception de l'amour galant dans les « tableaux de mode » de la première moitié du XVIIIe siècle : l'amour comme devoir mondain, in Les discours artistiques de l’amour à l’âge classique, Littératures classiques, 2009/2 N° 69, pp. 227 à 244, note 3, Armand Colin, 2009, lu en ligne sur le site cairn.info.
[iii] Kimberly Chrisman-Campbell, "Dressing to impress: the morning toilette and the fabrication of femininity"
in Paris: life & luxury in the 18th century by Charissa Bremer-David et divers, Getty Museum 2011. Deux expositions parisiennes ont récemment réétudié ce rituel, respectivement au Musée Marmottan-Monet, La Toilette. Naissance de l’intime (jusqu’au 5 juillet 2015) et au musée des Arts décoratifs, L'intime, de la chambre aux réseaux sociaux,
[iv] Le Dictionnaire de ’Académie française de 1762 indique les diverses acceptations du mot toilette, qui désigne à la fois l’ensemble des objets
[v] Objets civils domestiques - Vocabulaire typologique - Inventaire général du patrimoine culturel, 1984, P295, illustration 1464
[vi] Michel Chauveau, Jean-Francois Leiba-Dontenwill, Sébastien Ragueneau, L'art de suspendre les rideaux ; de l'Ancien Régime au Second Empire, Paris, éditions Méroé, 2019.
[vii] Christophe Leribault,, 2002, op. cit., p.301, cat P.159
[viii] Un modèle extrêmement similaire se retrouve par ailleurs dans le Portrait de Jacques Hupeau, architecte du pont royal à Orléans, et de sa famille, acquis par le musée des Beaux-arts d’Orléans en 2006 (inv. 2006.4.).
[ix] Il est le fils de Jean Hyacinthe I Hocquart (1650-1723) et de Marie-Françoise Michelet (1664-1742), lequel occupe des fonctions éminentes au service du roi : conseiller du roi, premier commis de Colbert, fermier général, intendant de la Marine, de la justice, de la police et des finances (en poste à Toulon à partir de 1716, puis au Havre en 1719).
[x] Ce dernier est important car son père, Paul-Etienne Brunet de Rancy, est un important collectionneur d’art, dont François de Troy a peint son portrait(marché de l’art parisien, galmerie de Frise).
[xi] Au Musée des Beaux-Arts, Bordeaux, dépôt du département des sculptures du Louvre, La Charité (MR SUP 67) et la Géométrie(MR SUP 69), de l’école italienne (Gènes ?) du XVIIIe siècle et au château de Versailles, salle des gardes de la reine (MR 2979, MR 2980).
[xii] Jörg Ebeling, La conception de l'amour galant dans les « tableaux de mode » de la première moitié du XVIIIe siècle : l'amour comme devoir mondain, In Dickhaut, Kirsten A. ; Viala, Alain (Hrsgg.): Les discours artistiques de l'amour à l'âge classique, Paris 2009, pages 227 à 244.