Mercredi 17 juin 2026 - MILLON - Paris
George ROMNEY (Dalton in Furness, 1734 - Kendal, 1802)
Portrait de Miss Vermont en Hébé
Toile
104.5 x 80.5 cm
Estimation : 150 000 - 200 000 €
Provenance :
Commandé à l'artiste par George, 2ème comte de Warwick en 1777;
Galerie Agnew’s à Londres en 1905,
Collection Franz Frantsevich Utheman (1868-1925) à Saint-Pétersbourg avant 1908
Resté chez ses descendants dans les Grisons suisses depuis 1917
Vente à Londres, Sotheby's, le 23 novembre 1966, n°75 (avec des adjonctions de bandes latérales de 10 cm sur chaque côtés, qui ont été enlevées depuis)
Exposition :
Londres, British Institution, 1863, n° 160 "a lady as Hebe", appartenant au comte de Warwick.
Bibliographie :
- Reproduction photographique publiée en supplément du Graphic, 4 janvier 1896 (sans les adjonctions latérales).
- H. Ward and W. Roberts, Romney:: a biographical and critical essay with a catalogue raisonné of his works, 1904, Vol. II, p. 162. (localise le tableau chez le comte de Warwick, avec des adjonctions de bandes latérales de 4 inches sur les deux cotés)
- The Art Journal, 1905, p.44 (localisé à la galerie Agnew)
- Alexandre Benois, Collection de F. F. Utenan à Saint-Pétersbourg (sic), dans la revue Starye Gody, avril 1908, Saint-Pétersbourg 1908, p.189-199.
- G. Ch. Rump, George Romney (1734-1802) : zur Bildform der Bürgerlichen Mitte in der Englischen Neoklassik, 1974, vol.1, p. 259, n°362, vol.2, reproduit Abb.13
- Alex Kidson, A Complete Catalogue of His Paintings, Yale University Press, 2015, n° 1336 (avec historique incomplet, répertorié chez Francis, 5ème comte de Warwick, à Warwick House, St. James's en 1910, puis perdu et reproduit en noir et blanc d'après la vente Sotheby's de 1966).
La modèle, Carolina Maria Vernon, appartient à une famille de parlementaires. Son père était Richard Vernon of Hilton Park, député de Tavistock (au sud de l'Angleterre dans le Devon). Elle se marie avec Robert Percy ("Bobus") Smith en 1798 à Bowood. Son mari est juge-avocat général en Inde de 1803 à 1810, puis député de Lincoln. Leur fils unique Robert Vernon (1800-1873) fut un député du parti liberal (Whig) et devint le 1er baron Lyveden en 1859.
Romney reçoit en 1777 la commande de deux portraits de Mlle Vernon pour George Greville, 2ème comte de Warwick, son beau-frère, en 1777, lequel était marié à sa soeur ainée Henrietta depuis 1776. Ce dernier est l'un des plus importants collectionneurs de son temps d'antiquités et de peintures, et à l'origine de la collection du château de Warwick où elle est encore conservée. L'ensemble de Rubens et de van Dyck est exceptionnel. Il est un mécène généreux, passant régulièrement des commandes à Romney de portraits des membres de sa famille, et aussi à plusieurs paysagistes.
Notre tableau est mentionné dans le registre de Romney, sous le n°26, comme un portrait en pied, « en pleine longueur » (240 x 148 cm), inachevé en 1777, puis réduit en trois-quarts et qu'il garde près de vingt-quatre ans, le comte de Warwick ne le réglant qu'en 1801. Elle est décrite comme serrant la cruche de vin à deux mains et regardant vers le haut, vêtue d’une robe classique rose à manches courtes blanches, bande dorée, ceinture bleue et cheveux bruns fluides. Deux portraits réduits aux épaules de Miss Vernon sont connus. Celui conservé à la Hunterian Museum and Art Gallery est probablement une étude pour notre tableau (toile, 44 x 36 cm, inv. GLAHA_43797, Kidson, op.cit, n°1336a) et un autre est en collection privée (toile, 49,5 x 38,5 cm, Kidson, n°1336a).
Dans notre portrait historié, Miss Vernon est représentée en Hébé. Fille de Zeus et Héra, cette déesse de la jeunesse était l’échanson des dieux et nourrissait son père, sous la forme d'un aigle, avec un calice ou d'un autre récipient, qui est son attribut iconographique. La jeune femme laisse paraître une expression douce et délicate, regardant légèrement vers le haut, évoquant un sentiment de contemplation sereine.
George Romney est, avec Joshua Reynolds et Thomas Gainsborough, l’un des portraitistes les plus importants de la seconde moitié du XVIIIe siècle. A la différence de ces deux derniers, il n’entre pas à la Royal Academy, et ne bénéficie pas du patronage de l’aristocratie au tout début de sa carrière. Ce qui ne l’empêche pas de peindre de nombreuses figures de la haute société londonienne. Né dans le nord de l’Angleterre, il se forme auprès de son père, ébéniste, puis avec le peintre Christopher Steele, à Redmayne’s Yard. Il s'installe à Londres en 1763. Il complète ensuite sa formation à Paris en 1764, puis en Italie entre 1772 et 1775. De retour à Londres, il rencontre en 1782 la future lady Hamilton qui devient sa muse qu'il peint une cinquantaine de fois, au naturel ou travestie en divinité ou du théâtre. A côté de ses portraits, Romney laisse une importante oeuvre graphique proche de Füslli et Flaxman (musée du Louvre).
Historique
Notre tableau est depuis longtemps recherché en Angleterre par les spécialistes de l’Art anglais. La vente chez Agnew en 1905 et son séjour en Russie puis en Suisse permettent de préciser et compléter l’historique de cette œuvre. Franz Fransevitch von Utheman (Saint Pétersbourg 1868- Lucerne 1925) était une figure marquante du monde des affaires de Saint-Pétersbourg, portant haut l'héritage familial avec son père, Franz Vassilievitch von Uthemann. Associé à Ferdinand Karl Krauzkopf, connu sous le surnom du "baron du caoutchouc", il contribuait activement à l'essor de l'entreprise familiale, l’usine "Treugolnik", fondée en 1867. Son mariage avec Paulina Hilda von Krauzkopf, héritière de la prestigieuse usine de bottes en caoutchouc du même nom, consolidait davantage les liens entre les deux dynasties entrepreneuriales. Après avoir complété des études de droit à l'Université de Saint-Pétersbourg, Franz Fransevitch apportait ses compétences au service du ministère des Finances de la ville. Son engagement dans plusieurs conseils d'administration, incluant ceux de "Treugolnik" et de la brasserie Bavaria, témoignait de son influence significative dans les cercles d'affaires de l'époque.
Il possédait un hôtel particulier à l'intérieur éclectique (ill.). Ses collections incroyables ont suscité l'intérêt d’Alexandre Benois, qui écrit dans le Starye Gody : « C'est un cadre luxueux, conservé presque entièrement dans l'esprit du XVIIIe siècle. Les objets sont au service du lieu, plus qu'ils ne sont exposés, ce qui fait tout le charme de cette collection. » Certains de ses meubles sont entrés dans des musées, comme le bureau plat attribué à Cressent au Getty Museum à Los Angeles ou le bronze représentant Louis XIV d'après Martin Desjardins à la National Gallery of Art de Washington.
Toutefois, les bouleversements de la révolution russe de 1917 le contraignirent à l'exil avec sa famille pour trouver refuge en Finlande, puis en Suisse. La villa "Beau Soleil", nichée aux abords du paisible lac Léman, devint leur nouveau foyer jusqu'en 1965.