Mercredi 17 déc. 2025 - TAJAN - PARIS
Bernardino Scapi, dit Bernardino LUINI (Runo vers 1480 - Milan ou Lugano 1532)
La Vierge à l'Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste
Toile, un panneau transposé
84 x 66 cm
Porte des inscriptions au revers du châssis "Appartenant au Comte Louis de Sartiges / 3 place d’Iena / Paris 16"
Restaurations anciennes
italien du 19ème siècle
Estimation : 200 000 - 300 000 €
Provenance :
Ancienne collection Baron Henri de Triqueti ;
Collection de sa fille, Blanche Lee Childe née Triqueti, jusqu’en 1886 ;
Vente Lee Childe, Paris, Hôtel Drouot (Me Chevallier ; expert Feral), 4 mai 1886, n°6 (Luini, adjugé 1 450 francs) ;
Vente anonyme, Paris, Tajan, 26 juin 1998, n°10 (Luini, adjugé 380 000 francs).
Bibliographie :
Cristina Quattrini, Bernardino Luini. Catalogo generale delle opere, Turin, 2019, cité p. 422 sous le n° C 3 (notre tableau a été assimilé, par erreur, au tableau de la collection Carlo Henfrey).
Nous remercions Cristina Quattrini d'avoir confirmé l'attribution d'après une photo numérique en octobre 2025.
Après avoir été formé dans le cercle d’artistes lombards tels qu’Ambrogio Bergognone, Bramantino, ou Bernardo Zenale, Bernardino Luini devient l’un des principaux disciples de Léonard de Vinci à Milan. Il reçoit des commandes de cycles pour des églises de cette région, par exemple à San Maurizio al Monastero Maggiore, travaille ensuite à la chartreuse de Pavie et pour diverses églises de Varèse et de Côme. Il conjugue l’influence de Léonard aux motifs lombards traditionnels dans des compositions équilibrées et élégantes, caractéristiques de la Haute Renaissance.
Habile narrateur comme fresquiste, il est aussi capable de réaliser des portraits et des oeuvres de dévotion de moyen format, comme le nôtre, pour des particuliers. Nous pouvons comparer notre tableau avec d’autres Saintes Conversations datées vers 1520-1525 : la Vierge à l'Enfant avec un ange, dite Madone de Menaggio (Paris, musée du Louvre, 80 x 58 cm, Fig.1) [1], La Vierge à l’enfant avec saint Jean-Baptiste (Londres, National Gallery, 88,3 x 66 cm), ou celle de la collection Liechtenstein à Vienne (83 x 66 cm). L’harmonie des couleurs délicates du vêtement qui se détache du fond sombre, la lumière vaporeuse et le très léger sourire sont une parfaite affirmation de l’héritage de Léonard [2].
Commandée à Léonard de Vinci en mai 1484 par une confrérie laïque pour la chapelle de l’Immaculée Conception de San Francesco Grande à Milan, la Vierge aux Rochers (musée du Louvre) a probablement été cédée vers 1500 à un proche de la cour de France [3]. Le départ du panneau contraint alors l'artiste à réaliser avec ses élèves une seconde rédaction presque identique (Londres, National Gallery, Fig.3). C’est cette version, demeurée en place, dont s'inspirent les artistes.
L’œuvre peint de Léonard de Vinci est très réduit ; on compte seulement quinze peintures religieuses et cinq portraits, longuement muris et réfléchis, et qui ont chacun marqué l’évolution de l'art occidental. La demande était très forte pour ces images révolutionnaires à l’époque. Son atelier et ses élèves à Milan réalisaient des répliques de ses tableaux à divers stades de leur exécution. On connaît des dizaines de reprises de la Sainte Anne, du Rédempteur ou de la Vierge aux rochers.
A l'inverse, Luini ne copie pas, il interprète le retable du maître. Il occulte la grotte et le paysage mais garde ce qui fait la force de l’original : la composition pyramidale, symbole d’élévation, décomposée en une triangulation très savante, le rapport psychologique entre les figures, la spiritualité du groupe grâce à une approche subtile du sfumato et des visages empreints de douceur et de mélancolie. Il retient aussi l’aspect vivant des bébés, appuyé sur une observation précise de leur anatomie, contrairement aux représentations médiévales qui les réduisaient à des adultes miniatures. Les boucles de cheveux blonds retombant doucement sur le front ou les épaules et le bijou-fermoir de la Vierge sont directement tirés du prototype de Léonard.
Cette idéalisation des visages est contrebalancée par le naturalisme du modelé et la précision quasi-scientifique des espèces végétales, révélant l’harmonie de la Nature et de la Création. A gauche, un iris bleu, symbole marial, annonce la douleur de la Vierge, percée du glaive dont il évoque la forme. En haut à droite, les primevères jaunes sont associées au renouveau du printemps et à la Résurrection. Dans la main du Jésus, un lys blanc évoque la pureté et le signe de la royauté.
Notre tableau est l'original perdu dont nous connaissons deux autres répliques : l'une au Museo Parrocchiale de Busto Arsizio et la seconde anciennement dans la collection Carlo Henfrey [4]. Une copie de notre tableau, vers 1600, est passée en vente à San Francisco, les 28-29 septembre 2014, n°3000.
[1] Notons la présence marquée d'un iris, certes jaune, comme dans notre toile.
[2] Citons encore la Vierge à l'enfant entourée de saint Georges et d'un ange musicien, de l'ancienne collection Cook, vers 1530, vente à Paris, Hôtel Drouot, Aguttes, le 14 novembre 2019 (Fig.2).
[3] Tableau qui passe très vite dans la collection royale, acquis par Louis XII ou François Ier.
[4] Quattrini, 2019, op. cit, p.422