Saturday 28 Nov 2026 - HÔTEL DES VENTES DE MONTE-CARLO - Monaco

Jean-Honoré FRAGONARD (Grasse, 1732 - Paris, 1806)

Le Pacha

Toile

72 x 91.1 cm

Etiquette ancienne au revers '"Le Pacha" par Fragonard / acheté par la Psse de Poix (née Courval) / au Commandant Charcot (vers 1913?)'

en bois sculpté et doré, travail français d’époque Louis XV

Estimate : 800 000 - 1 200 000 €

Gravé par Eugène Vallet vers 1885.


PROVENANCE

- probablement vente Vigier, Paris, 14-15 mai 1818, lot 19 (sous le titre : « Le Roi Salomon, mollement étendu sur un divan, et venant de prendre le sorbet, fait amener devant lui des jeunes filles par le Maître des cérémonies ») ; 

- Probablement de la vente Simonet, Paris, 18-19 mars 1850, lot 44 (sous le titre : « Odalisque présentée au Sultan »)

- Nicole, vente, Paris, 26 janvier 1869, lot 30 ;

- Laurent-Richard, vente, Paris, 23-25 mai 1878, lot 95, vendu pour 1 220 francs ;

Collection de Mme Waldeck-Rousseau, Paris ;

- Collection de Mme Charcot, Paris.

- Charcot, Paris, 1889 ;

- Collection du Dr Jean Charcot, Paris, acquis par la princesse de Poix, née Courval, vers 1913 (selon une étiquette au verso), puis transmis par descendance à la duchesse de Mouchy ;

- Vente anonyme, Londres, Christie's, 11 décembre 1984, lot 138 (illustré en couverture) ;

Collection aristocratique privée, France.

- Vente anonyme à New York, Sotheby's, le 29 janvier 1999, n°332


EXPOSITIONS

- Paris, Trocadéro, Exposition Universelle. Centennale de l’Art Français, 1889, cat, no. 345 ;

- Marseille, Exposition Coloniale, L’Art Provençal, 1906 cat. no. 533 ;

- Paris, Galerie Georges Petit, Chardin et Fragonard, 1907, cat. no 93 ;

- Nice, Cercle Artistique, 1907, cat. no. 19 :

- Berlin, Königliche Akademie der Kunst, Ausstellung von Werken französischer Kunst des 18. Jahrhunderts 1910, cat. no, 49 ;

- Leipzig. Kunstverein, 1910, cat. no. 300 ;

- Paris, Pavillon de Marsan, La Turquerie au XVIIIème siècle, 1911


LITTERATURE

- A.de Losalot, «La collection Laurent-Richard» Gazette des Beaux-Arts, 1878, Vol. Il, p. 461;

- R. Portalis, Honoré Fragonard, sa vie et son œuvre, 1889, pp. 202 and 283 ;

- P. de Nolhac, J.H.Fragonard, 1906, p. 145;

- A. Dayot and L. Vaillat «L’œuvre de J.B.S. Chardin et de J.H.Fragonard», L’Art et les Artistes, Juin -juillet 1907, cat. no. 114:

- M. Tourneux, «L’Exposition Chardin-Fragonard» 1907, Vol. lI, p. 100;

- J. Guiffrey, «L’Exposition Chardin-Fragonard», Revue de l’Art, XXII, 1907, p. 115;

- G. Khan, H. Fragonard, sans date, p. 32;

- R.de La Sizeranne, «Chardin-Fragonard», Le Miroir de la Vie, 1909, Vol. ll, p. 115;

- A. Hallays, Voyage en Provence, p. 2163;

- A. Dayot, L’Art et les Mœurs en France, 1909, p. 89;

- J.-L. Vaudoyer, « L’Exposition d’œuvres de l’Art Français du XVIllème siècle à l’Académie royale des Arts Berlin », Les Arts, July 1910, p. 20 ;

- J.-L. Vaudoyer, « L’Orientalisme en Europe au XVIllème siècle », Gazette des Beaux-Arts, 1911, Vol. Il, p. 101 ;

- L. Réau, Fragonard, sa vie et son œuvre, 1956, p. 162 ;

- J. Wilhelm, Fragonard, inédit, manuscrit, 1960, p. 215 ;

- G. Wildenstein, The Paintings of Fragonard, 1960 p. 273, cat. no. 339, illus. fig, 147 (entre 1765-1772) ;

- J. Thuillier, Fragonard, 1967, p.87;

- E. Mandel, L’Opera completa di Fragonard, 1972 cat. no. 355, illus.;

- J.-P. Cuzin, Jean-Honoré Fragonard, vie et œuvre 1987, p. 330, cat. no. 362, illus. (entre 1780-1785);

- P. Rosenberg, Tout l’ouvre peint de Fragonard, 1989 p.108, cat. no. 329, illus. (vers 1775), p. 8


La fascination pour l’Orient proche et lointain est omniprésente au XVIIIe siècle, et l'exotisme turc particulièrement en vogue tout au long du siècle en littérature, au théâtre . Des personnages en costumes turcs peuplent certaines scènes galantes de Watteau à Lancret et Pater, le thème est développé par Carle Vanloo (Un pacha faisant peindre le portrait de sa maîtresse, Virginia Museum of Fine Arts), exposé au Salon de 1737, lequel décore aussi la chambre à la Turque de la Marquise de Pompadour au château de Bellevue (1755). A Versailles dans les années 1780, le comte d’Artois et Marie-Antoinette installent chacun un boudoir turc. Des tableaux des sujets proches sont exposés aux Salons par Amand (1767), Favray (1771), Amédée Vanloo (1775) et Taraval (1779). Cette fantaisie est souvent imaginaire et anecdotique, car très peu de peintres ont eu l’occasion de voyager dans l’empire ottoman .

Le thème du sultan dans son harem a été abordé par divers artistes au XVIIIe siècle. Comme souvent chez Fragonard, la source littéraire représentée reste inconnue. Il s’inspire de plusieurs textes pour créer une ambiance de fantaisie, évocatrice d’un Orient fantasmé. Probablement a-t-il lu les Mille et Une Nuits, traduites en français par Antoine Galland (1704–1708), des journaux de voyages ou même une pièce de Molière . Sur notre toile, deux jeunes filles sont présentées par un Turc au Sultan, accompagnées de deux serviteurs basanés (et légèrement menaçants) en arrière-plan.

Trois dessins ont servi à Fragonard pour faire préparer cette peinture jusqu’à notre version sur toile. Deux sont des études de composition conservées dans des collections privées à Paris et à New York. Le troisième à la plume et au lavis brun représentant le sultan trônant sur ses coussins avec une vivacité et une éloquence est presque unique dans l’œuvre graphique de l’artiste (Paris, musée du Louvre).

La datation de presque toutes les représentations de sujets turcs par Fragonard, en particulier trois des quatre versions de La Sultane , ainsi que celle de cette peinture, reste difficile, mais peut être essentiellement limitée à la décennie 1775–1785. C’est-à-dire au retour du second voyage en Italie avec Bergeret. Une autre turquerie plus petite, intitulée Un Sultan allongé sur des coussins (avec un pendant intitulé Jeunes filles jetant des roses par une fenêtre) fut vendue lors d’une vente anonyme le 8 juillet 1793, lot 18, et n’a pas réapparu depuis. Le Sultan allongé sur des coussins (ou peut-être une autre peinture sur le même sujet) faisait partie de la collection Leroy de Senneville (vente du 5 avril 1780, lot 218) et avait pour pendant une Sultane (peut-être celle qui se trouve aujourd’hui à Muncie (Indiana ; voir Rosenberg, op.cit., 1989, p.108, n°332).

La palette extraordinaire de notre toile, inspirée de Rembrandt, des jaunes chromés, d’un blanc lumineux et des bruns-rouges, sa technique raffinée mêlant lavis d’huile colorés et empâtements épais, ainsi que les effets de pleins et de vides, merveilleusement théâtraux, témoignent de la virtuosité stupéfiante du peintre. Le Pacha marque l’apogée des peintures orientales du XVIIIe siècle français.


1. L’intérêt pour l’Orient déjà présent au XVIIe siècle, comme en témoignent des œuvres telles que la pièce Bajazet (1671) de Racine, Le Carrousel des galants maures (1685) de Molière, et s’accentue après la publication des Lettres persanes (1721) de Montesquieu.

2. Favray et Liotard sont parmi les plus connus à s’être rendu à Constantinople. 

3. Plusieurs personnages secondaires sont décrits comme turcs chez Molière, le Bourgeois Gentilhomme comprends un ballet turc. 

4. voir Cuzin, cat. nos. 266, 267, 268, 325, dans la bibliographie ci-dessous